Intervenir dans des contextes participatifs, c’est s’exposer à une certaine dose d’inconnu. C’est ouvrir des espaces et tenir des conversations où là où on arrive est souvent très différent de ce qu’on imaginait au départ. Dans ma pratique de facilitateur et de concepteur de processus participatifs, les personnes qui m’appellent font face à des questions auxquelles ils n’ont pas de réponse. Elles peuvent parfois se trouver à des points de rupture, où la manière dont elles ont toujours fait les choses ne suffit plus. Où la réalité est en décalage par rapport à l’image qu’on s’en était fait. Où la nécessité d’adapter des pratiques devient criante. Elles se trouvent à opérer dans des problématiques complexes, dans des contextes tellement fluides et changeants qu’une seule personne ou une seule équipe, aussi compétente, intelligente, savante soit-elle, ne peut tout simplement pas tenir tout un contexte.
Face à ces questions auxquelles on n’a pas de réponse, pour lesquelles les recettes habituelles ne marchent plus, dans lesquelles les voix habituelles ne peuvent décrire qu’une partie insuffisante de la réalité, le recours à des processus inclusifs invitant une diversité de perspectives et de regards devient indispensable. C’est dans ces moments-là que les approches participatives prennent tout leur sens et leur puissance. Le premier seuil d’un processus participatif est donc de reconnaître qu’on a besoin des autres pour comprendre notre contexte ou trouver des réponses à nos questions et que quelque chose de différent est devenu nécessaire.
Dans ces moments, on entre dans un espace de vrai questionnement. On est prêt à laisser aller un peu du contrôle qu’on pensait avoir. On est prêt à passer du « je » au « nous ». Ce passage du « je » au « nous » nous appelle à créer des espaces différents de ceux dans lesquels on évolue habituellement en tant que professionnel. Des espaces dans lesquels on peut pratiquer différemment, se rencontrer différemment, penser différemment, faire différemment. Des espaces dans lesquels poser les questions qu’on ne se pose habituellement pas, dans lesquels on peut transformer nos relations, explorer nos propres biais, prendre conscience de l’impact de nos actions. Des espaces où on peut aussi nommer et déconstruire les structures de pouvoir, les normes sociales et les visions du monde qui gouvernent nos actions, nos comportements et nos décisions. On a besoin de créer des espaces où s’expérimentent de nouvelles manières de penser, faire et vivre ensemble.
Comment créer cet espace du « nous »? Tout commence par une invitation. Au fil de mes conversations avec d’autres facilitateurs, de mes lectures, de mes expériences, j’ai pu voir que les invitations qui fonctionnent bien répondent à une série de patterns, qui sont autant de conditions à la réussite des processus participatifs. Ce qui suit n’est pas une liste exhaustive: j’imagine qu’il y a d’autres éléments possibles à considérer, mais ce sont ceux avec lesquels je résonne et qui me servent de repère dans mon travail:
1. Une invitation jaillit d’un questionnement sincère et authentique.
Inviter est un verbe d’action. Une invitation est donc une action qui préfigure déjà le changement qu’on appelle dans notre communauté ou notre organisation. Une invitation est de l’ordre de la posture et du savoir être autant qu’elle est dépendante de la capacité à créer un message. Elle doit s’accompagner d’un réel désir et d’une volonté d’accueillir ce qui sera offert en retour. Ça suggère une humilité et une intention explicite de transformer le jugement en curiosité. Sans cette humilité, cette curiosité, et cette volonté profonde d’accueillir l’autre, pourquoi l’inviter? Une invitation qui n’est pas sincère donne lieu à des processus boîteux, manipulateurs et extractifs, qui nourrissent le cynisme au lieu de cultiver l’engagement.
2. Une invitation est un attracteur
Une invitation soutient la création d’un sens du « nous » dans la mesure où elle propose une nouvelle manière de regarder un enjeu ou une situation, qui ouvre au-delà des notions traditionnelles d’expertise. Elle ouvre un espace inclusif dans lequel chaque personne qui la reçoit peut se sentir concernée, sentir qu’elle a quelque chose à offrir et que sa perspective et sa voix valent quelque chose. On se sent happé par la question posée, concerné par l’enjeu décrit, mobilisé dans la prise de conscience qu’on peut faire partie de la solution. Une bonne invitation nous inspire à créer collectivement le monde dont nous rêvons.
3. Une invitation étend la sphère des possibles
Une invitation réussie comporte un élément de surprise, qui nous pousse à pivoter notre regard sur la réalité et à réexaminer pourquoi on fait ou on pense les choses de la manière dont on les pense. Ça peut être à travers un lieu ou un format différent de qu’on a l’habitude de voir, ou en invitant un quelqu’un qui apporte une perspective fraîche pour nourrir l’imagination collective. Une invitation nous amène à sortir de nous-mêmes, à aller au-delà de notre point de vue isolé pour se connecter à d’autres perspectives et développer une nouvelle capacité à prendre soin collectivement de ce qui doit l’être.
Une invitation nous aussi pousse à essayer de dépasser nos biais cognitifs, même alors que notre premier effort pour poser une question sera toujours contraint par ceux-ci. Au moment de créer l’invitation, il nous appartient donc de réfléchir à comment dépasser nos propres biais. Dans quel paradigme s’ancre la conversation que nous appelons? Quels présupposés sont intégrés? quelles perceptions et vérités doivent être dépassés pour entrer dans un vrai dialogue?
4. Une invitation pose un cadre clair
Une invitation nomme des intentions et des attentes en termes de résultats visés. Qu’est-ce qu’on cherche à accomplir ensemble? Qu’est-ce qui va ressortir de cette rencontre, ou de cet événement, de cet atelier, de ce processus? Elle nomme ce qui est attendu des participants, et même parfois ce que nous n’attendons pas. Elle nomme les éléments qui demandent notre attention, et le ou les enjeux qu’on cherche à résoudre. Elle nomme les questions qui seront explorées.
Une invitation donne aussi des détails sur les éléments logistiques de la rencontre: où? à quelle heure? pendant combien de temps? est-ce que le lieu est accessible universellement? est-ce qu’il y aura de quoi se nourrir ou se rafraîchir ou se réchauffer? est-ce que les enfants sont les bienvenus (la réponse devrait toujours être oui!)? est-ce que je pourrai parler dans ma langue? L’invitation nous indique les dimensions du carré de sable dans lequel nous allons jouer.
À la lecture de l’invitation, on devrait avoir une idée claire de ce que la rencontre est (un atelier, une conversation, un cercle, une assemblée, une formation), et de ce qu’elle n’est pas (une conférence, une lecture, un sermon).
5. Une invitation comporte un espace de refus
Dans son livre Community: the Structure of Belonging, Peter Block explique en quoi l’intégration de la possibilité du refus dans une invitation donne toute la valeur au consentement. En substance, si je ne peux pas dire « non », alors quelle peut bien être la signification de mon « oui »? Une invitation doit donc comporter un seuil explicite à la participation, un certain obstacle que la personne qui décide de participer doit surmonter en pleine conscience. Elle ouvre un espace à l’autre pour dire non, en établissant clairement que dire oui implique un engagement. L’invitation établit clairement qu’il n’y a pas de véritable participation sans consentement, et que ce consentement peut également être retiré à tout moment, sans conséquence pour la personne.
Je nous invite à continuer à réfléchir et observer les éléments qui font en sorte qu’une invitation est inspirante, engageante, énergisante, générative. Je nous laisse avec ces 5 questions pour nous aider à formuler nos invitations:
Il y a des cris qui restent loin dans la gorge. Comme des actes manqués, des gestes arrêtés à mi-chemin. Un jour, un moment, quelque chose ne marche plus et entre en dormance. Il y a des paralysies qui attendent de guérir, patiemment. Un jour, un moment, quelque chose marque une limite. Ce n’est pas un événement autant que la prise de conscience de cet événement, et de ses répercussions sur soi-même, sur des relations, sur les autres. Ça peut être un geste, qui transforme une posture, qui ranime une vieille douleur tellement présente qu’on avait oublié qu’elle était là. Ça peut être un mot qui se fait l’écho d’un autre mot, prononcé dans un souvenir qu’on avait soigneusement rangé dans un recoin de sa mémoire, et qui réveille une déchirure mal recouverte. Ça peut être un motif, un pattern, une petite mélodie qui vient se coller à une peine sourde qui avançait à côté de nous, à l’abri d’un rideau mince, et qui d’un coup ne peut plus être ignorée. Le rideau se déchire, et la vie devient différente. Cette différence, on peut la creuser, l’explorer pour la comprendre, la nommer.
Acte 1: Ce que nommer contient
Qu’est-ce que ça veut dire nommer? Et qu’est-ce qui devient possible quand je nomme mon monde, ma réalité, ma vie, mon expérience, mes blessures, mes rêves? Et pourquoi? Quand est-ce que c’est le temps de nommer et d’apprendre ensemble, ou de prendre un pas de côté et de rentrer seul dans la matière obscure? Être humain, c’est tenir des multitudes au coeur même de mon corps. Il y a en moi celui qui nomme pour décrire le monde que je vis. Qui essaie de faire du sens de ce que je vis. Qui essaie de sentir le monde. Qui étend mon vocabulaire d’émotions pour comprendre comment je vis et les systèmes qui me conditionnent. Celui qui nomme les expériences qui causent des déchirures, qui blessent et qui laissent des traces. Ces moments où nos blessures frottent contre celles du monde, contre celles des humains qui nous touchent. Je nomme les violences que vis. Je nomme les violences que j’inflige. Je nomme les violences dont je témoigne.
Il y a en moi celui qui veut regarder la vie en face, et nommer le monde et la vie que je veux. Les racines à partir desquelles je veux grandir. Les principes à partir desquels je veux diriger mes décisions. Les relations que je veux cultiver. Le travail que je veux faire.
Il y aussi en moi celui qui découvre des éléments souterrains à la vie. Celui qui tient des rêves qui ne sont pas les miens. Des peurs qui ne m’appartiennent pas. Des gestes qui viennent d’un autre temps, que j’hérite d’autres générations. Des expressions de personnes disparues depuis longtemps. Tout ça me définit, et pourtant ça n’est pas moi. Et pourtant c’est totalement moi. Alors j’essaie de dépasser un état de confusion pour travailler avec ce qu’il y a en arrière: la honte, la haine de soi, le confort à rester petit, la joie de pouvoir connecter avec d’autres humains, la peur de mourir avant d’avoir vraiment vécu, le refus de détruire, le désir d’être un meilleur ancêtre, les monstres que je ne veux plus alimenter, les poisons que je ne veux pas ingérer, les toxines que je ne veux plus produire, les défenses qui ne servent plus, les murs rongés par des années d’infiltrations sourdes. Je suis celui qui avance dans la vie en découvrant petit à petit ce que je ne veux pas. On procède par élimination de ce qui est toxique autant que par aspiration vers ce qui est désiré.
Dans l’acte de nommer, il y a un peu de ces trois moi. Je nomme le monde que je vis. Je nomme le monde que j’appelle, la vie que je désire. Je nomme aussi le monde que je veux laisser aller. Être humain, c’est tenir ces multitudes. Plusieurs vérités à la fois. Des vérités parfois contradictoires. Quand je nomme, je prends conscience de ces fragments qui m’habitent et conditionnent comment je vis, les choix que je fais, les décisions que je prends, les priorités que je me donne, j’étends ma capacité à décider comment je vis ma vie. J’augmente mon pouvoir.
Acte 2: Tracer un cercle autour du soleil
Et pourtant, il y a aussi une violence contenue. Nommer le monde, nommer la vie est une violence. Une forme d’exclusion de tous les possibles qui restent. C’est une violence envers soi-même et envers le monde, qui assure la santé et l’intégrité de l’humain que je suis, et du monde que je ceux créer. C’est aussi un acte de respect et de bonté envers moi-même et envers l’autre. On s’enracine et on donne une matérialité au rêve. On trace une ligne, au-delà de laquelle ce qu’on est prêt à donner se dissipe. On ouvre un espace de choix. Mais il n’y a pas de manière de nommer le monde qui n’est pas aussi une violence.
Quand je nomme, je crée un espace de clarté. Je nomme ce qui est présent, ce qui existe déjà et est vivant dans mon expérience, dans mon corps, ces récits du soi qui appartiennent à quelqu’un d’autre. Un ancêtre dont la voix survit dans mon ADN, ou un moi de 14 ans, assis contre un mur de la cour du collège à chercher la recette de l’invisibilité. Je nomme le monde dans lequel je vis à l’intérieur, le monde qui existe en moi, et j’en suis déjà un peu libéré. La gifle reçue il y a des années perd de son élan, le visage de l’autre côté perd son pouvoir sur le présent. La parole émancipe et libère, et je peux devenir dans une nouvelle réalité. Quand je nomme mes rêves, mes désirs, mes aspirations, je crée un espace pour que des nouveaux possibles se déploient. Je trace une ligne entre ce qui vient avec moi et ce dont je ne veux plus. Je crée un monde dont les contours m’appartiennent et ressemblent à ce que je veux être.
Quand je nomme, je trace les contours du monde tel que je le rêve. J’entre en position d’autorité face à ce monde et face à ce rêve. J’apprends à m’assumer comme créateur de possibles. J’apprends à prendre ma place dans le royaume du vivant. J’assume ma responsabilité en tant que détenteur d’une des clés du futur. J’ouvre un espace de prise de responsabilité pour moi-même, mais aussi pour les autres. Quand nommer s’accompagne d’un espace et d’une structure pour la prise de responsabilité, quand il y a un témoin pour entendre, voir et soutenir ma parole quand je nomme ma réalité, on entre dans une spirale ascendante. Mon pouvoir grandit.
Acte 3: Quand j’oublie comment nommer
Parfois j’oublie cet acte de nommer mon monde, le monde dans lequel j’assume mon pouvoir. Je me regarde accepter ma responsabilité dans le monde sans décrire les limites du territoire sur lequel je prends cette responsabilité. Mais quel sens peut prendre forme quand l’objet est incertain, et quel pouvoir d’agir peut se définir sur la base d’une prise de responsabilité dont on ne sait pas ce qu’elle inclue? Dans ces moments, je porte le poids du monde sur mes épaules. Je me vois prendre sur moi ce qui ne m’appartient pas. Dans ces moments, on n’a pas de pogne sur le réel, et ça laisse peu de place à l’action. On est toujours en situation d’échec et ça paralyse. Il ne peut pas y avoir de vraie responsabilité s’il n’y a pas une délimitation du territoire de cette responsabilité, et cette délimitation se fait en nommant le monde qu’on vit.
Parfois je reste dans un espace de témoignage du monde de l’autre, sans nommer pour moi-même, sans prendre responsabilité sur les rêves qui nous élèvent. Je suis guetté par un autre espace de paralysie, un espace où vit l’illusion que savoir qu’un autre que moi nomme sa vie et partage une expérience est suffisant. Témoigner est un acte d’amour et de générosité, mais s’il n’est pas accompagné de courage et d’un désir d’agir, de trouver et de vivre sa propre vérité, c’est insuffisant.
Acte 4: Quand je nomme pour l’autre
Qui suis-je quand je prends l’espace pour nommer? Au service de qui et de quoi? À partir de quel lieu est-ce que je parle? Quel est mon intention? La vérité du nom que je donne aux choses dépend de mes réponses à ces questions. Est-ce que c’est bien mon monde que je nomme? Est-ce que c’est bien ma vie et mon expérience?
Quand une autre personne nomme le monde pour moi, je peux y voir l’ouverture d’un espace pour nommer ma réalité et trouver mon pouvoir. Quand une autre personne nomme le monde pour moi, je peux y voir un acte de témoignage et de générosité. Je suis vu, et être vu m’ouvre un espace pour prendre une place, ma place dans le monde.
Quand un espace s’ouvre à travers les mots d’un autre, quand cet espace est tenu et honoré, je peux devenir. Je peux étendre le monde de ce qui est possible. Mon pouvoir grandit. Quand je peux nommer le monde pour moi-même, les possibilités grandissent. Je grandis. Je suis seul à pouvoir sentir quand le moment est mûr pour nommer le monde, parce que c’est un geste qui change la réalité, et qui positionne une responsabilité envers moi-même que je dois pouvoir assumer. Personne ne peut décider pour moi quand c’est le temps.
Quand une autre personne nomme le monde pour moi, je peux aussi y voir une violence, l’expression d’une intrusion dans un monde et une réalité qui ne m’appartiennent pas, quand nommer contient un monde qui ne nous appartient pas et une expérience qui n’est pas la nôtre. On se coupe les ailes. Et on sort de la vérité. Quand une autre personne nomme le monde pour moi, je ne grandis pas. Je me contracte, et mon espace rétrécit. Au lieu de devenir et de prendre ma place, je me rétracte.
Épilogue (pour l’instant)
Nommer est un acte qui change la vie, qui peut changer le monde, et qui vient avec une responsabilité. Envers soi-même. Envers l’autre. Envers les générations à venir. Envers le monde qu’on rêve, et qui demande à naître. Vivre cet acte avec grâce, et avec courage, c’est apprendre à habiter notre capacité à grandir, c’est habiter notre devenir humain.
Remerciements: À Elizabeth Hunt, Emily Churchill-Smith, Joshua Moses, dont les éclairs de sagesse habitent ce texte.
D’abord, il y a la terre à préparer. Se battre avec. Monter les particules en spirale. Gouttes de sueur au front. Si l’argile est mal travaillée, des bulles d’air s’installent. Des creux se forment, des fractures invisibles. des incohérences, qui empêcheront la forme de devenir. Il faut y mettre le travail. Le même mouvement, répétitif, de tout le corps. Y mettre tout le poids de son corps, pour arriver à la terre lisse, uniforme, étrangement douce et agréable au toucher. Travailler la balle d’argile. Pour prendre soin des possibilités qui s’y contiennent. Pour prendre soin des devenirs. L’odeur change. Le toucher change. La couleur change. Ça sent bon. Ça sent la terre. Ça sent les possibles.
De quoi est-ce qu’on parle quand on parle de guérir? Qu’est-ce qu’on guérit quand la blessure touche le plus profond de l’être, ce fond d’humain en nous? Qu’est-ce que je deviens quand je suis guéri? Si mes blessures sont l’humain en moi, qu’est ce que je deviens quand je guéris? Qu’est-ce que je travaille, quand je cherche à guérir? Une fracture, une fêlure, qui fait que quelque chose, quelque part, ne tient plus. Quelque chose, quelque part, frotte contre mon être et crée une brûlure. Autour de cette brûlure, la chair est à vif, les infections se multiplient. Autour de cette brûlure, une croûte se forme, une corne se forme, ça devient dur, ça devient insensible. Ou ça gratte et ça rend fou. Autour de cette fêlure, je ne suis pas tout à fait entier. Autour de cette fêlure, je ne suis pas tout à fait moi-même. Je ne m’appartiens pas tout à fait. Je ne me reconnais pas. Il y a des brèches, dans ces brèches il y a « ça » qui rentre.
Quelque chose rentre, et c’est de la lumière qui rentre. Et ça réchauffe, et ça nourrit, et quelque chose peut vivre, pousser. Quelque chose sort de sa cachette. L’amour rentre, et l’âme sort de sa cachette. Quelque chose, rentre, vient se poser dans la brèche et adoucir les contours. Et je peux devenir. C’est la blessure qui invite à la rencontre, qui se laisse voir et témoigne de quelque chose qui est au coeur de l’humain en moi. Je te vois, tu me vois. C’est comme ça. Il y a de la beauté qui se place.
Quelque chose rentre, et ça peut aussi tuer à petit feu. Quelque chose rentre, et ronge les parois de la brèche. Une bulle d’air, et la fêlure grandit, et s’infecte. Trop, et la fêlure s’infecte. Pas assez, et la fêlure s’assèche, et s’infecte. Et ça casse, et ça brûle. Au début ça va. Et puis on devient de moins en moins soi-même. On brûle. Ou on s’enferme dans un cocon transparent. Ou on crée un masque. Des masques. Des armures. Des coquilles. Les autres continuent à nous voir et à nous toucher, mais on sait que ce n’est pas nous. Parce que ça fait trop mal de se faire toucher. Parce que le regard brûle. Quelque chose suinte, s’infiltre, et un peu de moi s’empoisonne. La blessure cache la rencontre. La blessure ne me rend jamais moins humain. Mais elle peut empoisonner.
S’asseoir devant le tour, encore sec, encore propre. Caresser une dernière fois la balle de terre, avant de l’écraser au centre. Collée, d’un coup, au coeur de cette roue qui tourne, d’abord lentement puis de plus en plus vite. Il faudra maintenant trouver le centre. L’eau sera mon amie. Mes deux mains ne se croisent pas. Le centre est un point qui se sent, avant de se voir. L’eau et la terre se mélangent.
La roue tourne, mais le centre reste élusif. J’oublie de respirer. J’hésite à utiliser le pouvoir de mon corps pour trouver le centre. J’ai peur de faire un faux pas, d’y aller trop fort. J’avance dans la peur de tomber. Ma main tremble. La terre n’a pas de forme. La terre n’a pas de pouvoir. Ne peut pas devenir. Il n’y a pas de devenir quand on est conduit par la blessure.
Quand je suis empoisonné, je peux en empoisonner d’autres. On se blesse les uns les autres. On se guérit les uns les autres. On vit les uns avec les autres. On devient au contact des autres. Quand je vis empoisonné par mes blessures,, elles viennent suinter sur mes relations. Seuls les gens blessés blessent. Et être humain, c’est avoir été blessé. Alors je blesse, tu blesses, il ou elle blesse, nous blessons, vous blessez, ils ou elles blessent. C’est ça qu’on fait. On blesse. Et on guérit, aussi. Si on peut blesser, on peut aussi guérir.
Il faudra maintenant trouver le centre. L’eau sera mon amie. Mes deux mains ne se croisent pas. Le centre est un point qui se sent, avant de se voir. L’eau et la terre se mélangent. La force du corps, qui vient donner une présence à ce centre. Donner un point d’immobile, autour duquel la matière peut se révéler à elle-même. Il y a ce mélange de douceur et de pouvoir. Besoin d’être les deux pieds ancrés au sol. Besoin d’être intégralement présent dans ce moment où le corps partage son pouvoir avec la terre. Respirer avec intention, ferme et doux à la fois. La terre et le corps se mélangent, et l’harmonie se pose par le toucher. Tout le corps penché sur cette intention, de révéler à l’argile son centre. La roue tourne, la forme au centre bouge. Mes mains lui donnent une structure. Cette structure se dessine autour du centre. Mes mains guident la matière. La terre devient. Les mains autorisent, quand elles sont puissantes. Assez puissantes pour donner forme. Assez douces et sensibles pour laisser le possible se déployer. La forme peut monter. L’eau est mon amie. La possibilité d’un objet apparaît dans le monde.
Alors. Qu’est-ce que ça veut dire, guérir?
Guérir, ce n’est pas refermer la blessure. Celle à travers laquelle passe la lumière, qui me fait rencontrer l’autre. C’est pas remplir la blessure avec autre chose pour remplacer la chair qui s’est déchirée, les bouts de vie qui s’en sont allés, les pleurs qui ont été ravalés. Guérir c’est apprendre à vivre. Avec mes choses. Avec les voix qui murmurent à mon oreille. Qui crient des fois, que je n’ai pas d’affaire à être où je suis, à rêver ce que je rêve, aimer qui j’aime, à être aimé. Que j’ai pas d’affaire à exister ici. Guérir c’est apprendre à vivre avec les fantômes du passé, quand on sait qu’au fond le passé n’est jamais vraiment passé. C’est toujours un petit peu, beaucoup, le présent. C’est toujours un peu du futur.
Quand la blessure, c’est d’être humain, de quoi est-ce que je guéris? J’apprends à accepter d’accepter d’être humain. Entier. Avec mes vallées et mes montagnes. Avec mes cavernes, mes gouffres et mes pics. Avec mes forêts et mes déserts. Avec les créatures qui me peuplent et les fantômes qui me hantent.
Peut-être que guérir c’est avoir un peu moins peur de nos fantômes? Peut-être que guérir c’est apprendre à marcher avec ses fantômes?
Peut-être que guérir, c’est comme apprendre à marcher alors. Un peu.
Peut-être que guérir, c’est apprendre à centrer de l’argile avec nos larmes passées, présentes et à venir.
On ne guérit jamais seul. On guérit toujours en relation. Relation à un soi-même qu’on était avant. En relation à un soi-même qu’on veut devenir. En relation. On invite la matière parfois, pour témoigner autrement. La terre, par exemple. Pour nous rappeler qu’il y a un monde de possibilités. Pour témoigner de la forme que je porte en moi, des rêves que j’habite quand je m’assois et que je touche la terre. Une autre personne, peut-être, me voit. Voit ce que je deviens. Et peut témoigner. Alors des fois, guérir, c’est peut-être bien me laisser accueillir dans cette relation. Me rendre à cet autre qui témoigne. Laisser témoigner, c’est laisser entrer. Sans condition. Sans attente.
Mais guérir peut aussi brûler. Laisser témoigner peut aussi brûler. Ça brûle parce que je ne peux pas guérir sans me laisser toucher. J’entre dans un espace paradoxal. Je ne peux pas guérir sans toi, mais être avec toi me brûle. Je te vois, je te reconnais. Je reconnais ta blessure. Je la sens, on s’est reconnus parce qu’on a su sans le savoir qu’on avait ça en commun. Et maintenant, je ne peux plus me cacher de toi. Il n’y a nulle part où courir. Il n’y a pas de masque qui me cache de ton regard. Il n’y a pas d’armure qui me sépare de tes gestes. Ta présence me guérit et me blesse en même temps.
Mais guérir peut aussi brûler. Témoigner peut aussi brûler. On se brûle quand on se touche, et quand on se touche on touche nos fêlures. Quand je trébuche avec le nouveau pouvoir que je me découvre, je te brûle. Quand je renonce à utiliser ce pouvoir parce que la vieille peur, la vieille blessure revient murmurer à mon oreille, il n’y a pas de structure qui peut tenir. Il n’y a rien à quoi se raccrocher. Alors on est emportés par la brûlure. Guérir en relation, ça fait mal. Ça brûle. Je te brûle.
Je ne serai jamais guéri. Parce que je ne finis jamais. Au moment où je le vois, au moment où je crois le comprendre, je est déjà un autre. Je n’aurai jamais fini d’arriver, parce que je suis déjà là. À ma place. En mouvement. Il n’y a pas de fin. Il n’y a pas d’état, de seuil au-delà duquel il y a la paix. Il n’y a que la trajectoire sur laquelle on est lancé, de laquelle on s’écarte ou on se rapproche. Parfois, des fois, souvent, je guéris. Des fois je guéris seul. Des fois je guéris avec toi. Des fois on guérit ensemble.
Des fois, l’amour nous aide à guérir. Des fois, l’amour c’est juste pas assez. Qu’est-ce qu’on fait quand l’amour, c’est juste pas assez pour guérir?
Peut-être que tout ce qu’il y a à faire, c’est refaire une boule de terre, la retravailler, la placer sur le tour, et apprendre à la centrer, avec la conscience de nos larmes passées, présentes et à venir.
Pour moi, en fait, avant tout. Pour me donner un espace où penser à voix haute, mais aussi parce qu’il y a des questions avec lesquelles on joue tout seul, mais qui souvent se domptent à plusieurs.
C’est un espace où poser des questions et ne pas trouver de réponses. C’est un espace où la pensée se précise. Où la théorie dialogue parfois avec la pratique.
J’espère que ça m’aidera à comprendre des choses auxquelles je me frotte dans ma pratique de facilitateur, médiateur, designer et, incidemment, juste d’être humain qui se confronte à une question sincère:
Comment on fait pour devenir un meilleur ancêtre?
Et si on peut y penser un peu ensemble et même mieux: expérimenter, ça sera toujours ça de gagné.
Des voisins se regroupent dans un stationnement pour se préparer à agir devant une rivière qui monte et menace d’envahir des maisons jusque là protégées par les digues. Un groupe de citoyens, d’entrepreneurs et d’organisations rencontrent des fonctionnaires de la ville pour réfléchir ensemble à comment donner à tous les moyens d’accéder à une alimentation de qualité. Les parents d’une enfant diagnostiquée avec un trouble d’apprentissage se demandent comment cultiver un environnement où elle pourra s’épanouir pleinement, découvrir son pouvoir d’agir et vivre ses rêves. Une professeure veut décoloniser ses approches pédagogiques malgré la résistance de ses étudiants et l’inertie de l’institution dans laquelle elle est un rouage.
Dans notre vie quotidienne, dans notre travail, dans les histoires que nous portons avec nous et les responsabilités que nous acceptons en tant que citoyen, collègue, parent, enfant, nous sommes exposés à une foule de situations complexes qui nous appellent à faire des choix difficiles. Nous apprenons à naviguer des contextes où les problèmes et les questions qui se posent n’ont pas de réponses simples, immédiates, réplicables à l’infini.
Le premier dilemme est de se demander pourquoi intervenir? dans quelles circonstances c’est nécessaire? dans quelles circonstances ne pas agir est une action en soi qui porte aussi des conséquences, dont certaines sont prévisibles et d’autres imprévisibles? Comment on navigue tout ça?
Dans ma pratique de facilitateur, je m’appuie sur deux principes :
« Fais confiance aux humains » — les gens avec qui je suis en conversation sont les experts de leurs contextes. Ils peuvent prendre la responsabilité de leur propre expérience, et peuvent faire leurs propres connexions entre différentes idées, questions, contextes. Ma responsabilité est de me demander comment je peux les soutenir au mieux pour mobiliser leurs expériences et leurs savoirs pour avancer avec sagesse, et comment je peux intervenir au service de l’intention qui structure le travail.
“ La seule façon de connaître un système est d’interagir avec.” Ça implique une approche pragmatique qui lie l’action à la réflexion, et surtout un soin porté à l’intégrité des relations avec les personnes avec qui je travaille, qui me font confiance de ne pas créer de dommages.
Pour travailler avec des équipes ou des personnes qui doivent trouver des façons de s’adapter au changement rapide de leurs contextes d’intervention, mieux percevoir leurs réalités, apprendre de leurs actions et faire des choix cohérents, je m’appuie souvent sur les cadres théoriques de la complexité. J’ai appris comment voir nos enjeux à travers la lentille de la complexité nous invite à observer nos organisations, communautés et sociétés comme autant de systèmes vivants et à remettre en question ce que nous croyons être les sources, les solutions et les causes de lien à effet des problèmes auxquels nous faisons face. En somme, les approches ancrées dans la complexité nous soutiennent pour faire sens de notre réalité, avec toute l’ambiguïté et l’incertitude qu’elle comporte.
Cynefin
Cynefin est l’un de ces cadres sur lesquels nous pouvons nous appuyer pour comprendre les contextes dans lesquels nous sommes amenés à vivre, travailler, intervenir et prendre des décisions. Cynefin est un terme gallois sans équivalent en Français, mais dont la traduction littérale pourrait être “le lieu de toutes mes appartenances”. Ce cadre a été développé par Dave Snowden au tournant des années 2000 comme un outil à la prise de décision dans les organisations faisant à des défis d’adaptation. Aujourd’hui, Snowden continue à raffiner sa compréhension des possibilités ouvertes par ce cadre et des questions qui peuvent s‘y rattacher.
Prévisible vs. Imprévisible
Cynefin identifie en premier lieu 2 grands types de contextes à la prise de décision. Le premier est celui où les conséquences de nos actions sont prévisibles, où les liens de cause à effets sont clairs, où la réalité est ordonnée et où il est possible d’exercer un certain contrôle. Le second grand type de contexte à la prise de décision est caractérisé au contraire par l’imprévisibilité, par la difficulté ou l’impossibilité d’attribuer clairement des liens de cause à effet (ou seulement à posteriori: cohérence rétrospective), et par l’impossibilité du contrôle.
Il existe différentes façons pour intervenir dans un système et influencer sa destination selon qu’il correspond à une réalité prévisible ou imprévisible. Dans le cas d’un système prévisible, il est possible de mettre rapidement des solutions en application à partir d’une analyse rapide du système et de ses composantes, puisqu’on peut aisément tracer les liens de causalité entre des actions et des effets.
Dans le contexte des systèmes imprévisibles, on doit procéder plus par essais et observations pour comprendre les relations entre les éléments du système.
Dans les deux cas, on observe que les points d’intervention sur un système donné sont les limites, les attracteurs (les éléments qui attirent l’énergie) et les interactions entre les éléments qui constituent le système.
Les 5 domaines de Cynefin
Cynefin repère ensuite 5 domaines différents, chacun marqué par leur propre ensemble de caractéristiques:
Évident.
Ici, les causes sont connues, et la solution au problème qui se pose est évidente. C’est le domaine de la sagesse populaire: n’importe qui peut résoudre ce problème, à tel point que la solution peut être automatisée. C’est le domaine des meilleures pratiques (il n’y en a pas 500), et la structure de la prise de décision peut être résumée ainsi:
Sentir -> Catégoriser -> Répondre
2 . Compliqué
Dans ce type de contexte, on a besoin de déployer plus d’énergie pour trouver des réponses à nos défis, mais ces réponses existent. On reste également dans des contextes où les causes et les effets peuvent être connus et démêlés.
Dans cet espace, c’est notre capacité à analyser qui va nous permettre de prendre des décisions avisées. Le recours à des experts nous est utile ici: c’est le domaine où on a besoin de gens qui sont déjà passés ici, le domaine des bonnes pratiques. La structure de prise de décision ressemble à ceci:
Sentir -> Analyser -> Répondre
3. Complexe
Ici, on passe à un autre type de contexte: on entre dans les domaines marqués par l’imprévisibilité. Il n’y a plus d’ordre. Dans le système de Snowden, les contextes complexes sont caractérisés par l’impossibilité de comprendre les liens de causes à effets. La cohérence ne peut être recontruite qu’a posteriori, et pas toujours: il est difficile d’attribuer un effet à une cause particulière, un impact à son origine. Dans ces conditions, il est impossible de savoir quelle action va fonctionner avant de se lancer. On parle de causalité non-linéaire, imprévisible et de cohérence rétrospective.
Le domaine complexe est un terrain d’expérimentation, où ce qui compte est notre capacité à entrer en questionnement, formuler des hypothèses, les tester à travers des actions qui nous permettre d’apprendre sans être inhibé par la peur d’échouer, et discerner des patterns qui gouvernent ce contexte. C’est aussi un terrain où on a besoin de croiser divers points de vue sur un même contexte pour diminuer les points aveugles de nos décisions: d’où la nécessité d’inviter la diversité, de faire circuler le savoir et l’expérience à travers des mécanismes de feedback puissants et d’avoir des pratiques fortes de dialogue.
Dans cet espace, la prise de décision est souvent collective et se fait par la construction de relations, le croisement des perspectives, la délibération, la création de sens commun. Dans cet espace, on ne cherche pas à résoudre des problèmes (c’est tout simplement impossible), on travaille à transformer les patterns qui gouvernent le contexte.
C’est le lieu des pratiques dites émergentes: elles ne sont pas reproductibles telles quelles, mais doivent être adaptées aux spécificités du contexte dans lequel on se trouve (temps, espace, culture, etc.).
Dans un contexte complexe, la structure de prise de décision ressemble à ceci:
Probe (essayer) -> Sentir -> Répondre
4. Chaos
Les contextes de chaos sont caractérisés par un haut degré de volatilité et d’instabilité. Ce sont des situations de crises, où les relations et les structures de soutien traditionnelles ne tiennent plus.
Dans ces contextes, aucun pattern ne peut émerger. Tout ce qui est possible dans ce genre de situation est d‘agir vite pour réinstaurer un niveau de contrôle en installant des contraintes trèes fermes, jusqu’à temps que des patterns puissent commencer à émerger.
C’est le territoire des équipes habituées à intervenir en temps de crise, avec des procédures très serrées, très entraînées. Dans le chaos on est amené vers des pratiques uniques à chaque contexte qui n’auront vraisemblablement jamais à être reproduites. La réponse se schématise comme ceci:
Agir -> Sentir -> Répondre
5. Désordre
Le désordre, dans Cynefin, est cette zone liminaire entre les quatre quadrants située au centre du cadre. Le désordre peut marquer tant le moment qui précède la caractérisation de notre contexte: on ne sait pas si c’est évident, compliqué, complexe ou chaotique.
Il peut aussi marquer un état où notre mode d’agir est incohérent avec le contexte dans lequel on se trouve. Chercher des solutions simples à des enjeux complexes nous amène dans le désordre (et parfois dans le chaos!)
Le désordre n’est pas un espace de prise de décision: il sous-tend que pour pouvoir prendre une décision on a besoin d’avoir conscience du contexte dans lequel on se trouve. Il y a toujours un moment, quand on arrive dans un contexte donné, où on est confronté au désordre. C’est un moment de non-savoir, d’observation et d’intuition.
Et maintenant?
En quoi est-ce que tout ceci nous aide à prendre des décisions et comment se situer en fonction des choix qui sont placés devant nous à chaque moment? Si l’on revient au point de départ, à savoir la distinction entre les domaines où la réalité est prévisible (évident / compliqué) et ceux où le désordre et l’imprévisible dominent (complexe / chaos), on constate qu’il y a des différences fondamentales. Dans les domaines prévisibles, les chemins à prendre sont balisés et reproductibles. C’est la sagesse conventionnelle qui importe ici: les règles héritées de la pratique. Pour faire nos choix, il importe de faire le bon diagnostic et de suivre les bonnes pratiques.
Les domaines imprévisibles, au contraire, sont caractérisés par l’impossibilité du contrôle. Il n’y a pas de solutions fixes et définitives, pas de réponses qui soient toujours vraies. Il n’y a pas de possibilité d’avoir une perspective complète sur le contexte. La seule certitude est que nos actions entraîneront des conséquences inattendues. Dans les contextes complexes, suivre les règles ne nous est d’aucun secours. Ce qui nous aide est plus de l’ordre des principes, basés sur des valeurs éthiques, et qui nous guident pour créer des interventions à faible risque et à partir desquels apprendre comment créer plus des effets que nous désirons et moins d’effets destructeurs dans les contextes que nous voulons transformer. Ici les règles sont remplacées par l’apprentissage par l’action.
Dans le chaos c’est au contraire paradoxalement l’établissement de règles simples, très strictes qui aident. Il faut créer des contraintes très serrées pour donner de la structure et sortir du chaos (par exemple, qu’est-ce qui arrive quand la digue lâche et que vous devez évacuer tout un quartier en quelques minutes?).
Cynefin nous propose une lunette pour s’interroger sur les contextes humains dans lesquels nous intervenons et sur les choix qui s’offrent à nous. Est-ce que le chemin à suivre est évident? Est-ce qu’une solution existe, qui peut être développée à l’aide d’experts? (compliqué) Est-ce que nous sommes dans un contexte où les problèmes n’ont pas de solution, mais beaucoup d’acteurs et de nombreuses perspectives? (Complexe) Est-ce que c’est une situation où il est tout simplement impossible de savoir ce qui se passe (chaos)? Quelques-unes des questions qui peuvent nous aider à nous orienter dans le désordre, ou à nous réaligner dans les quatre quadrants de Cynefin. Filtrer nos questions à travers le prisme de Cynefin nous aide à mieux comprendre nos contextes, prendre de meilleures décisions et avancer avec sagesse.
Remerciements:
À Bronagh Gallagher, Chris Corrigan, Elizabeth Hunt, Véronica Vivanco, Philip Deering, qui voyagent avec moi et nourrissent mes questions sur le monde, la complexité et ce qu’on fait avec. Cet article n’aurait pas été possible sans nos conversations, sans les histoires qu’on partage et les découvertes qu’on s’offre. “We are all the same height!”
Un jardin d’épices communautaire, une bibliothèque libre-service, un comptoir à samosas… Beaucoup de gens aimeraient réaliser un projet ou une activité qui améliorerait leur ville. L’initiative 100en1jour leur ouvre un espace pour laisser libre cours à leur créativité.
Cet événement est coorganisé par la Maison de l’innovation sociale, qui est un partenaire de la Fondation McConnell, ainsi que par la Ville de Montréal et l’Institut du Nouveau Monde. L’équipe du programme Des villes pour tous est fière de partager les leçons tirées de l’édition 2018 de 100en1jour et a hâte à l’édition 2019.
Qu’est-ce que 100en1jour?
L’idée est simple : 100 actions réalisées par des citoyens ordinaires, comme vous et moi, pour créer la ville dont nous rêvons.
Pourquoi toutes le même jour? Pour que les acteurs de changement puissent, ce jour-là, se joindre aux autres amoureux de la ville et sentir qu’ils font partie d’un mouvement de transformation communautaire où l’union fait la force. C’est un jour pour se rassembler, pour participer à ce que certains appellent un « festival de création ». D’un océan à l’autre, des centaines de citoyensposent en une seule journée un geste pour améliorer leur ville. En 2018, près de 800 actions ont été effectuées à l’échelle nationale.
100en1jour est le prototype d’une ville créée par ses citoyens. Il s’agit d’unedémarche citoyenne qui permet à chacun de réapprendre à habiter sa ville, de manière consciente et festive. Les actions peuvent prendre diverses formes, que ce soit un grand ménage de rue, un atelier de création participative pour trouver des solutions aux petits et grands problèmes d’un quartier, une marche animée pour explorer le potentiel de l’espace public, un échange de vêtements ou encore un atelier de fabrication de cartes postales pour souhaiter la bienvenue aux réfugiés. Chacun est libre d’organiser l’activité qu’il veut, à l’endroit et à la période qui lui conviennent, tant qu’elle est ancrée dans l’altruisme et dans une vision dela ville commeun lieu où la vie et les gens peuvent s’épanouir.
Bâtir la ville en retissant des liens
Nous nous tenons sur le trottoir, coin Sherbrooke et Beaconsfield, à Montréal. Sous une tente, des personnes sont assises autour d’une table couverte de matériel d’artisanat. Elles fabriquent des cartes postales pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux immigrants et réfugiés. Les visages sont souriants. Les échanges sont animés. Des enfants courent partout. Les rires fusent. Sur chaque carte postale, un conseil ou quelque chose que la personne qui l’a fabriquée aurait aimé savoir lorsqu’elle est arrivée ici. Des liens de solidarité se tissent. Les nouveaux arrivants et les personnes qui les accueillent sentent qu’ils existent et qu’ils sont importants.
Nous sommes dans une église de la Petite-Bourgogne. Un groupe de personnes partage du pain. Toutes sortes de pains,préparés selon différentes traditions. Des ronds, des longs, des plats, des moelleux. Tout le monde les voit, les accepte et les goûte. Écoute les histoires qu’ils portent. Que tous ces pains différents aient pu se retrouver sur cette table, dans une église montréalaise, est un véritable miracle qui laisse entrevoir quelque chose de profondément ancré dans le quotidien de la ville. Comme me l’a dit un jour Philip Deering, un aînéHaudenosaunee de Kahnawake : « Nous avons tous la même taille ».
Tous ces projets qui s’inscrivent dans le mouvement 100en1jourracontent l’histoire d’une ville que les gens aspirent à habiter. Ils témoignent d’une soif d’échanges interculturels féconds, d’un besoin d’avoir un lieu offrant de multiples possibilités d’interaction entre les cultures.
Une grande variété de cultures coexistent à Montréal et façonnent son tissu social. Vague après vague, les immigrants ont fait de la ville ce qu’elle est aujourd’hui. Selon le Bulletin de la Communauté métropolitaine de Montréal, plus de 85 % des immigrants du Québec habitaient Montréal en 2013. La diversité est devenue une marque distinctive de la ville, de même qu’une source de fierté pour ses résidents.
Malgré tout, les actions de 100en1jour visent souvent à mettre en évidence des besoins que les citoyens souhaitent combler, tout en proposant des façons d’y arriver. Elles révèlent le manque d’espaces, délimités ou non, favorisant le dialogue entre les personnes de différentes cultures.
Toutefois, les citoyens qui ont déjà tissé des liens avec de nouveaux arrivants et avec les différentes cultures et communautés de la ville ne ressentiront peut-être pas le besoin d’organiser eux-mêmes des activités visant à renforcer ces liens. Malgré l’amour de la diversité qu’affichent en général les Montréalais, les actions posées dans le cadre de 100en1jour dénotent aussi la présence d’une certaine fracture ou distance. La ville pourrait-elle ne pas être aussi ouverte à la diversité qu’on le prétend généralement?
On constate ainsi une tension entre les valeurs communes professées par les Montréalais, soit l’inclusion et le respect de la diversité, et ce qui se passe vraiment dans l’espace public, notamment la fracture sociale. Cette tension recèle cependant un potentiel créatif, parce qu’elle peut motiver les personnes qui chérissent ces valeurs à imaginer des solutions et à agir.
L’initiative 100en1jour est néed’unequestion : que devrions-nous faire pour créer la ville que nous rêvons d’habiter? Étant la somme de petites interventions de citoyens ordinaires, lesquelles constituent autant de prototypes de la ville qu’ils aspirent à habiter, 100en1jour ne manque pas de réponses à cette question. Pendant cette journée d’actions créatrices, les participants revendiquent le monde dont ils rêvent et composentensemblele prélude de l’histoire qu’ils veulent vivre.
Pour faire de la ville un espace commun, il faut trouver des façons d’en prendre soin ensemble, ce qui est impossible sans des communautés soudées qui se définissent par un liend’appartenance à un territoire. Cela dit, un tel renforcement des identités communes demeure un exercice délicat, qui doit se faire en évitant de dévaloriser la culture propre à chacun.
Un engagement profond
Ces exemples de Montréalais qui accueillent de nouveaux arrivants ou partagent du pain sont une fenêtre ouverte sur une ville d’avenir où la diversité fait partie intégrante du quotidien. Chacune des interventions permet à des concitoyens de différents horizons de passer du temps ensemble. En passant à l’action, les participants lancent des projets qui répondent à des besoins qu’ils perçoivent et qui s’inscrivent dans leur quête d’inclusion et d’unité.
Ces projets citoyens reposent sur des mécanismes d’engagement civique et de cocréation plus complexes que ceux auxquels font appel la plupart des autres projets de développement urbain. Ils offrent l’occasion d’aller à la rencontre d’autres personnes et de faciliter leur intégration là où elles vivent, de valoriser leurs expériences et de reconnaître leur droit à une vie épanouie. Cela nécessite cependant d’être curieux et ouvert à d’autres réalités et expériences. Cela nous appelleaussi à raconter noshistoireset ànous assumerdans nospropresexpériences de vie.
Il serait naïf de croire que, parce qu’elles sont l’œuvre de citoyens, ces actions peuvent être organisées par n’importe qui. Le fait est que, bien souvent, les personnes qui prennent part à de telles actions participatives sont déjà motivées par le désir d’agir et ont déjà accès aux ressources nécessaires.
En tant que société, nous nous devons de corriger le tir. L’initiative 100en1jour permet de faire un pas vers les personnes différentes de nous et de combler une partie du fossé qui nous sépare d’elles et nous empêche de nous réaliser pleinement. Ce n’est toutefois qu’une partie de la solution. Bien qu’il ne faille pas exagérer les résultats d’une telle expérience, nous pouvons nous réjouir du fait que des gens prennent la peine de faire ce premier pas pour renforcer leurs liens avec les autres, même si ce n’est que l’espace d’un jour.
Les expériences et démarches d’innovation collective telles que 100en1jour reposentsur le pariqu’il existe enchacun denous une volonté et un désir de nous ouvrir à l’autre et à sa différence, etque nous pouvons y trouver duplaisir. Si le pari nous donne raison, cela nous ouvre un espace pourdécouvrir quel’amourpeutêtre une pierre angulairepour la création de communautés solidaires et tournées vers la vie.
A community spice garden, a take-a-book, leave-a-book library, or a samosa stand. Many people have a project or an activity that would make their city better. 100 in 1 day brings all of these together. 100 in 1 day is an event co-created by La MIS, City of Montreal and the Institute du Nouveau Monde. La MIS is a McConnell partner and Cities for People is proud to share learnings from last year’s 100-in-1-day as we look forward to 100 in 1 day 2019.
What is 100in1day?
The idea is simple: it stands for 100 actions by regular citizens, like you and me, to create the city of our dreams.
Why all the same day? So that all intervention leaders can feel the presence of all the other city lovers with them on that day, experience being part of a community of transformation and feel the power of numbers. In this day we are all together, engaged in what has sometimes been called a “festival of doing”. From coast to coast, hundreds of residents set to take action to make their cities better. In 2018, almost 800 interventions took place across the country.
100in1day is a prototype of a city that is made by its citizens. It is a practice of stewardship for all of us to re-learn to consciously inhabit the city in a spirit of celebration. These actions can take the shape of a community clean-up, a workshop to crowdsource solutions to big or small issues affecting a neighbourhood, a curated walk to explore the imaginary possibilities of a public space, a clothing swap, or a workshop to write a postcard to welcome a refugee. It can be anything you want, wherever you want it, for as long as you want, as long as it is rooted in a deep sense of care and imagination of a city as a place where life and people can thrive.
City-making as re-connecting
We are standing on a sidewalk at the corner of Sherbrooke and Beaconsfield in Montreal. A group is sitting around a table under a tent with arts and crafts material. They are crafting postcards to welcome newly arrived immigrants and refugees. Smiles abound. Conversations are alive. Children are running around. Hilarity ensues. Each postcard holds a piece of advice, or something that they would have liked to know when they themselves first came here. Care is flowing from one human to another. Newcomers and welcomers feel seen and valued.
We are in a church in Little Burgundy. A group of people is sharing bread. All kinds of bread, from many different cultures. Round, long, flat, and even fluffy breads. They are all seen, and welcome, and tasted. Bread carries stories. How these different breads got to be laid on the same table, in a Montreal church, is nothing short of a miracle. It hints at something deeply ingrained in the daily fabric of this city. As a Haudenosaunee elder from Kahnawake once told me : « we are all the same height ».
These projects are all part of the 100in1day interventions that tell stories about the city people aspire to live in. Looking at these actions, we can see a desire for generative intercultural exchange. A place where people can find multiple opportunities to interact across cultures.
A wide diversity of cultures coexist in Montreal, shaping the social fabric of the city. Wave after wave of immigrants have made the city what it is today. In 2013, Montreal was still home to more than 85 % of all immigrants living in Quebec, according to the Bulletin of the Metropolitan Community of Montreal. Diversity has become a key feature of the identity of the city and a source of pride for Montrealers.
And yet the power of 100in1day is often to point out gaps that citizens want to fill, while providing examples of how to fill them. These initiatives point to a lack of formal and informal spaces for dialogue between cultures and people.
Citizens who already connected with newcomers and the city’s different cultures and communities might not feel the need to independently organize events to strengthen these connections. These initiatives suggest that even though Montrealers advertise a love of diversity, the city is also sometimes fragmented and disconnected. Perhaps the city is not as open as the prevailing narrative around diversity would seem to indicate.
It highlights a tension between what Montrealers embrace as a collective value (inclusion and an appreciation for diversity) and what is really going on in public space (a fragmentation of communities). It is a creative tension, because it has the potential to move people who hold that aspiring narrative as a core value into creative thinking and action.
100in1day asks the question, what would we need to do to create the city you want to live in? The answers to this question are everywhere in 100in1day, as regular citizens get to design these small interventions that work as prototypes of the city they want. Through their creative actions on that day, they manage to name the world they want and take a first step towards living in the story they aspire to.
Building the city as a commons requires that we develop practices to care for it collectively, which cannot happen without strong communities defined by collective belonging. This requires a tricky dance of strengthening shared identities without devaluing one’s own specific culture.
Going deeper
These snapshots of Montrealers welcoming newcomers or sharing bread together, point to a vision of a future Montreal where diversity is intimately woven into everyday life. Each of the projects creates a shared moment between people who come from different horizons and share the same space. They involve citizens that step up and prototype ideas that fill a need that they see and an aspiration they have towards inclusion and wholeness.
Citizen led projects involve deeper processes of civic-engagement and co-creation than most city-building projects. They are an opportunity for people to meet and include others where they are, see the value of their experience and recognize their right to thrive in the city. It requires curiosity and openness to different realities and experiences. It also requires us to be able to tell our story and own our own experience.
We cannot be naive, and just assume that because the actions are designed and led by citizens, anybody can do it. We need to acknowledge that the people who participate in these spaces tend to be people who already benefit from a wider sense of agency and tend to already have access to participation spaces.
That, in itself, is part of what we collectively need to heal. 100in1day is a step towards engaging with people who are different from us, and repairing some of the fragmentation between us and within ourselves. It is not the endgame. But while we should stay honest about the outcomes, we can also celebrate the fact that people are making that first step for themselves towards developing stronger relationships with others, even if it is just a one-day experiment.
Experiments and processes in collective imagination such as 100in1day show that we want and need to engage with difference and we may have some fun along the way, and find out that practicing love is a pretty good design principle when it comes to building strong communities that serve life.